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Servir entre deux règnes: une vocation au cœur de la cité

Depuis maintenant dix ans, mon engagement s’inscrit aussi dans la vie politique locale de mon village de Grancy. Après cinq années comme municipal, puis cinq comme syndic, j’ai été récemment réélu à cette fonction. J’y assume des responsabilités dans les domaines de l’administration, des finances, des ressources humaines et des bâtiments communaux.

Cet engagement politique ne remplace pas mon appel premier, mais il s’y articule. Formé en théologie, ayant servi comme pasteur, puis comme directeur de la Ligue pour la lecture de la Bible, et aujourd’hui comme enseignant à la HET-PRO, je me suis longtemps situé dans ce que la tradition, notamment depuis la Réforme, désigne comme le « règne spirituel ». Pourtant, à la suite de Martin Luther, il faut reconnaître que Dieu agit aussi dans le « règne temporel », et qu’il appelle ses enfants à y servir. Ne serait-ce pas ce que nos communautés essaient de mettre en avant en parlant de « missionnel » ?

Mon engagement à Grancy — village de 540 habitants sans structure partisane — s’inscrit précisément dans cette perspective. Il ne s’agit pas d’une politique idéologique, mais d’un service du bien commun, dans la proximité et la simplicité. Cette expérience me conduit à souligner trois dimensions qui résonnent particulièrement avec ma foi.

Premièrement, la recherche du bien commun comme exercice de décentrement. Penser et décider non pour soi, mais pour la communauté, rejoint profondément l’appel biblique à aimer son prochain et à rechercher la paix de la cité (cf. Jérémie 29.7). Il y a là une école spirituelle exigeante, où le renoncement à ses propres intérêts devient une forme concrète de service.

Deuxièmement, le caractère incarné de cet engagement. Il ne s’agit pas d’idées abstraites, mais de veiller aux conditions concrètes de la vie : infrastructures, organisation sociale, gestion responsable des ressources. Cette dimension rappelle que la foi chrétienne ne concerne pas seulement l’âme, mais l’ensemble de la vie humaine, dans sa réalité matérielle et sociale et on peut aussi y contribuer.

Troisièmement, la pratique de la collégialité. Il me semble trouver dans la Bible un véritable appel à vivre cette dimension communautaire, faite d’écoute, de discernement partagé et de décisions prises ensemble. Toutefois, ce qui me frappe particulièrement dans le cadre communal, c’est que cette collégialité n’est pas seulement un idéal ou un vœu pieux : elle est concrètement structurée par des règles précises. Ces cadres obligent à dialoguer, à s’écouter réellement et à chercher des décisions communes. Cette organisation donne à la collégialité une consistance très concrète, où la responsabilité collective se vit de manière encadrée et exigeante.

Cependant, vivre entre ces deux règnes n’est pas sans tension. Les enjeux éthiques se recoupent souvent, mais ils ne se traitent pas selon les mêmes logiques. Le cadre politique repose sur des normes partagées, négociées et parfois limitées, tandis que la foi renvoie à une vérité reçue et confessée. Il s’agit dès lors de chercher un juste équilibre entre ces deux registres. Ce décalage peut susciter un certain tiraillement intérieur, mais il invite aussi à redécouvrir un élément essentiel : la primauté de la relation sur le seul énoncé du dogme. Car si la vérité est reçue et confessée, elle l’est d’abord dans la relation à Dieu, et elle est appelée à se vivre et à se partager dans la relation aux autres.

Mais cette tension n’est pas à fuir. Elle appartient à la condition chrétienne elle-même, appelée à être « dans le monde sans être du monde ». Elle peut même devenir féconde, en invitant à une posture d’humilité, de discernement et de service.

Ainsi, mon engagement politique local ne constitue pas une parenthèse à côté de mon ministère, mais une autre manière de répondre à l’appel de Dieu : servir là où il me place, pour le bien de tous.

Michel Siegrist, président a.i. du RES